Trois livres de crise

Nous nous sommes intéressés à trois livres passionnants : « French Deconnection », « Le Quai de Ouistreham » et « Carnets de Homs », respectivement écrits par Philippe Pujol, Florence Aubenas et Jonathan Littell. Vous découvrirez un petit descriptif de chaque livre, puis une petite et modeste réflexion comparative.

Des lectures prophétiques ?

Lectures comparatives

Vivre et survivre

« French Deconnection »"French Deconnection" vous fera découvrir, ou mieux comprendre, la vie dans les quartiers Nord de Marseille, un aperçu du quotidien des populations locales. Mieux appréhender, aussi, la pression criminelle constante et quotidienne à laquelle font face les habitants de ces cités délaissées de la République.
Philippe Pujol nous entraîne dans la vie des habitants de ces quartiers. Décrit la difficulté à s’en échapper, à dépasser cette frontière parfois imaginaire qui amenuise les chances d’en sortir. Le côté direct, « cash », de cette enquête ainsi que la sincérité des témoignages correspond à l’esprit du prix Albert Londres obtenu pour ce livre...…
Une phrase tirée du livre :
« Il n’y pas beaucoup d’options pour les habitants d’une citée : succomber à la tentation et le payer ensuite. Ou résister à la tentation mais le payer autrement. Questions de vulnérabilité ».

Philippe Pujol, au parcours atypique (informaticien, puis journaliste scientifique et enfin journaliste « faits divers » à « La Marseillaise »), connaît bien cet univers et le décrit sans misérabilisme ni commisération.


« Le Quai de Ouistreham » Florence Aubenas dans le "Le Quai de Ouistreham" aborde la même question de la pauvreté en France et du chômage de masse dans le Nord de la France.

Cette dernière décrit, en immersion, la pauvreté et la désillusion des populations touchées par cette spécificité, tout de même, assez française, encore accentuées par la crise de 2008.

L’auteure dépeint le quotidien des chômeurs en recherche d'emplois et celui des travailleurs précaires, « ubérisés », dans toute sa réalité et sa dureté. Ce livre expose la situation sociale et s'invite dans le quotidien d’une partie de la population française dite « périphérique ».
Un extrait du livre :
« J'ai déjà fait le tour des agences d'intérim de Caen,(...) Dans l'une, j'annonce triomphalement : j'accepterai tout. Ici tout le monde accepte tout dit le jeune garçon derrière l'ordinateur. Je lui demande ce qu'il a en ce moment : Rien. »

Florence Aubenas est journaliste dans différents médias français (Libération, Nouvel Obs etc..).


« Carnets de Homs »"Carnets de Homs" décrit la situation syrienne lors du soulèvement de quartiers de Homs début 2012, durant le printemps arabe. La situation des forces en présence n’est globalement plus la même qu’aujourd’hui, mais le récit garde toute sa force, notamment historique.
Les fondamentalismes religieux n’occupaient qu’une petite place, ce qui évolua radicalement les années suivantes...
Ce document trépidant atteste de la violence à laquelle font face les populations et de l’extrême difficulté de la vie dans un pays en guerre intérieure. La précarité, l'insécurité et les conditions violentes mais aussi beaucoup de solidarité rythment cet ouvrage.
Une citation tirée du livre :
« La liberté est un arbre qui s'irrigue avec du sang » Grafitti sur une façade à Homs décrit par Jonathan Littell.

Jonathan Littell est un écrivain franco américain d’origine russe ayant obtenu le prix Goncourt en 2006 pour « Les Bienveillantes ».


Quelques mots de reflexion

Ces trois livres relèvent du récit journalistique. Leurs auteurs immergés dans des zones en crise (graves et même critiques) nous délivrent des témoignages au plus près de la réalité. Leurs styles offrent une lecture agréable, rapide, pour ne pas dire haletante. Nous sommes, ici, loin de l’image de l’écrivain au coin du feu, un chat ronronnant sur les genoux. Les auteurs s’engagent parfois au péril de leur propre vie.

« French Deconnection », « Le Quai de Ouistreham » et « Carnets de Homs »

Cette immersion permet-elle un recul suffisant par rapport aux situations sociales, politiques ou géopolitiques ? Qu’importe, il s’agit de témoignages de premières mains, passionnants. Un journaliste, fut-il auteur d’un livre, ne se revendique pas historien, politologue, ni sociologue etc.. ? Ces angles de vue nous offrent un éclairage « in vivo » instructif ! Libre à nous d’en faire toutes sortes d’interprétations, ensuite…

Un des thèmes communs à ces trois livres est la cohésion sociale, que ce soit dans la région de Caen au Nord de la France (Aubenas), dans les citées Marseillaises (Pujol) ou à Homs en Syrie (Littell)…
Les crises économiques fomentent ces destructurations qui mènent ensuite à la violence et parfois à la guerre civile…Même si de belles et nombreuses solidarités humaines parsèment ces trois ouvrages. Les évolutions comportementales variant selon les cultures, éducation, caractères, parcours personnels etc...etc…

La crise financière, puis économique, de 2008 fut violente et probablement, en partie, la cause des printemps arabes avec les suites que l’on connaît : pauvreté, fracturation, guerre civile, violences, exodes, crises migratoires et géopolitiques…Comme un éternel recommencement. Beaucoup de choses pourraient être étudiées, analysées, sur les causes et origines de ces crises...

Les besoins essentiels satisfaits (logement, nourriture, santé etc...), l'éducation devrait permettre de faire face, d’apprendre à vivre ensemble, de s’adapter aux évolutions et bouleversements du monde et de profiter d’une éventuelle ascension sociale lorsque celle ci n’est pas en panne…comme décrit par Philippe Pujol et Florence Aubenas.

Ces trois livres, au final, nous rappellent que la qualité de vie et le confort dont nous sommes nombreux à bénéficier, surtout en occident, n’est pas un bien inaliénable, ni acquis à perpétuité...sauf à les préserver avec obstination et attention…
Le respect mutuel, la pondération, le refus des populismes et croyances extrémistes de toutes sortes protègent les sociétés des déferlements « d’inhumanité ». Les sectarismes de toutes espèces, souvent au minimum névrotiques, si ce n’est psychotiques, font le lit des dégradations sociales et humaines...

« French Deconnection »

Quelques mots, sûrement trop candides et emphatiques : chaque école de pensée (politique, économique, philosophique, spirituelle etc...) proposera toutes sortes de solutions pour préserver ce confort, ce luxe. Ces livres nous incitent à ne croire à aucun miracle, ni solution facile et toujours garder un esprit critique, ouvert, tolérant, bienveillant mais ausi pragmatique. Vénérer les droits fondamentaux durement acquis par des années de luttes, parfois violentes... (respect de la dignité humaine, liberté d’expression, séparation des pouvoirs, pluralisme démocratique, liberté de la presse etc…etc...).

Florence Aubenas et Philippe Pujol nous décrivent donc une France en crise, quelques exemples : abstentions électorales de plus en plus fortes, symptomatiques d'un discrédit quasi général des élus ; appauvrissement des classes moyennes ; chiffres officiels du chômage ne prenant pas en compte nombre de personnes désireuses de travailler plus ou « mieux » ; clientélisme quasi généralisé à tous les étages ; discriminations diverses et variées etc...etc...
La population française de la belle "Douce France" (Vidéo de "Douce France" par Rachid Taha) risque-t -elle, potentiellement, à moyen terme, de sombrer dans la situation décrite par "Carnets de Homs"?

“Sans vérité, comment peut-il y avoir de l’espoir... ?” Michel Quint

EJ et EG

Publié dans Comprendre

Mots-clés: Culture, Livre

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